2

La marginalité d'un emprunt ou un emprunt marginal: le cas de l'allemand en français moderne.

Fabienne Baider, Université de Toronto

Présentation de la problématique: existe-t-il un emprunt allemand en français?

Le mouvement d'échanges, amorcé au XVème siècle dans le monde occidental, ira en s'accentuant grâce aux moyens de transport et de communications de plus en plus sophistiqués. Qui dit échanges commerciaux, dit communication verbale ou écrite. L'ampleur de ce mouvement d'osmose que connurent les différents pays européens pourrait peut-être s'évaluer au nombre de termes échangés d'une langue à l'autre... ou bien au degré de terreur que suscitait l'invasion des intrus. Rappelons la fureur d'H. Estienne envers les emprunts italiens au XVIème siècle, la peur des grammairiens français au XVIIème face aux envahisseurs espagnols linguistiques et depuis le siècle des lumières, l'ardeur de l'honorable Académie à traquer l'ennemi numéro un de la langue française... l'anglais. Mais l'allemand? Nulle part il n'est fait allusion à cette langue. Aucun article ou livre n'est consacré à l'emprunt du français à l'allemand1. Est-ce un oubli ou juste la représentation d'une absence? La langue francaise a-t-elle, de fait, emprunté à la langue allemande? Dans l'affirmative, comment expliquer la place marginale de cet emprunt?

Corpus et definition d'un emprunt

Afin de déterminer une liste de termes empruntés à l'allemand, nous avons dépouillé deux dictionnaires étymologiques reconnus et généraux Le Dictionnaire étymologique de langue française de Bloch & Wartburg (1950) et Le Dictionnaire étymologique et historique de Dauz (1989).2 Cependant, il ne faut pas perdre de vue les limites linguistiques de ces dictionnaires dits parisiens comme en témoigne ce commentaire d'Ernest Berthet:

Tournures suisses ou savoyardes, lyonnais des vieux croix-roussiens ou gaga stéphanois (... ) une multiplicité de termes souvent liés à une technique locale, que les dictionnaires de Paris ignorent totalement (...) [C]es quelques vocables, expressions ou tournures, barbares aux oreilles parisiennes. (1980, 130-131)

Nous faisons donc référence dans cet essai aux emprunts qui font partie de la langue dite standard.3 Mais avant de présenter et d'analyser nos résultats, nous aimerions préciser ce que nous entendons par le mot emprunt.

Pour ce faire, nous reprendrons la distinction suivante de Jacques Chaurand:

L'emprunt est une phase dans l'histoire du mot (...) [une] apparition occasionnelle ne marque pas encore qu'un phénomène de ce genre a commencé à se produire, et il sera bon de ne pas confondre les 'xénismes' sentis et distingués par les interlocuteurs comme étrangers, et les mots qui font partie de la langue (...) la distinction entre 'xénisme' et 'emprunt', assez facile à concevoir théoriquement, ne l'est pas toujours autant dans la pratique. (1977, 148)

Nous avons rencontré la difficulté évoquée par Chaurand de distinguer entre xénisme et emprunt. En effet, de nombreux termes miniers tels que gneiss, feldspath, wolfram, nickel, ou des termes rarement usités dans la langue courante ainsi vaguemestre, havresac font largement partie du vocabulaire emprunté à l'allemand. Est-ce du vocabulaire "intégré" à la langue française? Si nous reprenons la définition de Chaurand, ces mots sont-ils encore des xénismes ou bien des emprunts? Des interlocuteurs français ressentent-ils comme étrangers les mots ersatz, wolfram, stalag?4 Quelle est effectivement la fréquence d'emploi de ces termes? Si nous comparons avec des mots anglais tels que gentleman, weekend, budget, short il semble bien que de nombreux des mots d'origine allemande sont en fait des xénismes. Notre liste se montant à seulement deux cents mots, il ne reste plus que peu d'emprunts vraiment assimilés dans la langue française.


pagesuivante

Table des matières

La Marge : Article 1, 1/6

08/97

Pour écrire à la rédaction